[Univ’AirPlus] Entretien avec Brune Poirson sur le développement durable

Directrice du développement durable depuis deux ans et ex-secrétaire d’Etat à la transition écologique et solidaire pendant trois ans, Brune Poirson était l’une des invitées d’Univ’AirPlus 2022, dédié au sujet du voyage d’affaires et de l’environnement. Interviewée sur la politique de développement durable du groupe Accor, elle a également partagé sa vision sur l’importance d’agir et de faire évoluer le monde du voyage d’affaires.

 

Quand on parle de durabilité des voyages d’affaires, on imagine assez facilement ce que cela signifie pour le transport aérien, mais ça reste encore un peu nébuleux quand il s’agit d’hôtellerie. Qu’est-ce qu’un hôtel durable aujourd’hui ?

Pendant longtemps, l’hôtellerie s’est construite sur la volonté de standardiser : avoir les mêmes hôtels partout, à l’échelle de la planète, sans s’intéresser à la culture locale et aux façons de faire sur place. Cette standardisation répondait principalement à un objectif d’économies d’échelle. Aujourd’hui, on doit faire tout l’inverse, pour que l’hôtel soit le plus intégré possible dans le tissu social, économique et environnemental autour.

Pour vous donner un exemple concret, j’étais avec mon équipe hier au Jo&Jo de Gentilly. Au début, des questions ont été posées par la population locale. A sa création, l’hôtel s’est fixé pour objectif d’apporter quelque chose à la ville et d’être le plus intégré possible. Aujourd’hui, c’est une source de croissance économique et sociale localement. Par exemple, sept artistes locaux ont participé à la décoration de l’hôtel, des programmes de formation sont dispensés auprès de personnes qui viennent travailler à l’hôtel, etc. On a désormais la preuve que s’intégrer économiquement et socialement, c’est possible et réel.

 

Un hôtel durable sera-t-il forcément plus cher en raison des efforts nécessaires pour se décarboner ?

Le discours spontané d’un directeur du développement durable est de dire que non, le développement durable va justement permettre de faire des économies, notamment sur l’efficacité énergétique et la chasse au gaspillage. Cela est vrai jusqu’à un certain point. En réalité, la transition écologique va avoir un coût, mais plus on attendra, plus ce sera cher. Le développement durable doit être perçu comme un investissement et non un coût.

Cet investissement est aussi une assurance contre les risques ; on l’observe avec la crise énergétique que l’on vit aujourd’hui. On peut se réjouir, par exemple, d’avoir rénové des bâtiments avant la flambée des coûts. Il faut savoir qu’Accor n’est pas propriétaire des hôtels. Il nous faut donc convaincre chacun des propriétaires, travailler avec eux, mais aussi nos concurrents et le gouvernement pour investir dans des pratiques plus durables.

 

“En réalité, la transition écologique va avoir un coût, mais plus on attendra, plus ce sera cher.”

 

Les acheteurs et les travel managers expriment leurs difficultés à évaluer les performances RSE des hôtels. Comment s’assurer qu’un établissement est plus vertueux qu’un autre ?

La grande difficulté dans le secteur de l’hôtellerie est de savoir quelle est la part de greenwashing, la part d’autocongratulation et la part d’effort réel. Beaucoup d'entreprises ont créé leurs propres critères ainsi que leurs propres labels pour s’auto-labelliser. Chez Accor, cela a permis de déclencher une dynamique de développement durable tôt, mais je pense qu’on atteint les limites.

Aujourd’hui, nous avons fait le choix d’aller vers une certification externe, via un tiers qui évalue notre performance environnementale et opérationnelle dans nos hôtels. Cette démarche de certification devrait permettre à notre clientèle d’avoir la garantie que nous avons pris un certain nombre de mesures. C’est une vraie tendance de fond. D'ailleurs, certaines agences en ligne exigent aujourd’hui ce type de label. Au-delà de cette démarche, nous allons aussi prendre des engagements en faveur de la neutralité carbone, de la biodiversité, mais aussi des mesures sociales.

 

Depuis votre arrivée chez Accor, quels sont les projets forts que vous avez portés ou que vous portez actuellement en matière de durabilité ?

Nous avons commencé par nous fixer des objectifs à moyen ou long terme. Très souvent, cette démarche est critiquée, mais c’est fondamental. C’est ce qui permet de donner un cap, de savoir où l’on va, mais aussi de tenir dans la tempête.

Nous avons donc pris des engagements de neutralité carbone, y compris sur le scope 3 (les émissions indirectes) et une méthode de travail. Pour embarquer tous les collaborateurs d’Accor, nous les formons à travers un programme global baptisé School for change. Ce programme doit permettre d’éviter le clivage qui se crée dans la société actuelle et d’éviter l’opposition entre écologie et business.

 

Justement, comment fait-on pour concilier enjeux environnementaux et performance économique ?

Toutes les entreprises en sont là, mais je pense que c’est une question de tempo. Si vous allez trop vite, vous cassez le business modèle de l’entreprise, celle-ci n’ayant pas le temps de s’adapter. Tout l’enjeu est d’intégrer les questions extra-financières et de les mettre à la même hauteur que les performances financières. Cela passe par un système de collecte des données en interne beaucoup plus rigoureux, à partager avec les investisseurs qui veulent s’assurer que l’entreprise a pris en compte la réalité des risques climatiques. Il y a aussi des prises de position publiques de la part des responsables économiques auprès des responsables politiques pour demander une régulation qui accompagne ces changements.

 

“Tout l’enjeu est d’intégrer les questions extra-financières et de les mettre à la même hauteur que les performances financières.”

 

Accor vient de l’annoncer récemment. Vous allez éliminer le plastique…

Absolument. Nous avons pour objectif la neutralité carbone, mais aussi la suppression du plastique à usage unique : gel douche dans les bouteilles en plastique, bonnet de douche dans des sachets, etc. Cela peut paraître dérisoire, mais c’est un vrai challenge, car chez Accor, nous souhaitons satisfaire les désirs de nos clients. Il va donc falloir former les équipes à dire non à certaines demandes. Nous nous apprêtons également à prendre toute une série de mesures sur la biodiversité, car c’est souvent le pendant oublié en matière de politique RSE.

 

S’agissant du voyage d’affaires, certaines entreprises envisagent la réduction du nombre de voyages dans l’optique de voyager moins mais mieux. Est-ce que cela vous inquiète ?

En tant qu’entreprise de l’hôtellerie, on pourrait avoir un réflexe de défense. Mais on sait que le modèle précédent ne peut pas continuer. Il faut donc accompagner le mouvement. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de voyager du jour au lendemain, je dis qu’il faut penser au besoin. A-t-on besoin de voyager autant qu’aujourd’hui ? Par exemple, si vous voyagez pour une négociation climatique, ce n'est pas la même chose que de se déplacer pour faire une conférence de deux heures. Le Covid a permis de se poser ces questions, mais je pense qu’il faut le systématiser. Et c’est à nous en partie, et peut-être avec les compagnies aériennes, de participer à ce changement profond des types de voyages. On ne peut pas revenir comme en 2019.

 

“On ne peut pas d’un côté, faire des efforts majeurs sur l’environnement et, dans le même temps, freiner des évolutions qui sont globalement positives.”

 

Quels changements cela implique concrètement ?

De notre côté, nous encourageons beaucoup le bleisure. Cette pratique consiste à venir visiter une ville et passer un moment en famille, puis à rester pour travailler la semaine suivante plus longtemps. Ça change quelque chose dans le management au quotidien et la gestion de nos hôtels. Par exemple, le dimanche et le lundi soir, nous avons désormais des taux d’occupation plus élevés. Nous voulons aussi changer la vocation de l’hôtel avec un modèle qui accueille la population autour, des écoles ou des ehpad par exemple. On ne peut pas d’un côté, faire des efforts majeurs sur l’environnement et, dans le même temps, freiner des évolutions qui sont globalement positives.

 

Quand il faut agir contre le réchauffement climatique, est-on le plus efficace au gouvernement ou dans une grande entreprise privée ?

Ce n’est pas comparable. Dans le gouvernement, on réforme des secteurs entiers et on donne des grandes orientations structurantes. Mais pour moi la transition écologique, c’est aussi la transition dans l’action. Aujourd’hui, on a les grandes orientations. Je suis sûre que les entreprises dans le voyage s’engagent elles-mêmes pour changer un secteur entier. Ce qui est crucial aujourd’hui, c’est l’action. Être dans une entreprise permet d’agir au quotidien pour transformer une entreprise et un secteur. Les entreprises doivent s’emparer de cette transition, au risque de se voir imposer sinon, cette idéologie par l’externe.


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